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Musique

Les surprises de Royan

Plus de révélations que de déceptions

Noyé sous les ,averses, fouetté par les giboulées, dissous dans la brume, giflé par les embruns, le Casino de Royan poursuit sa marche courageuse vers les terres nouvelles de la musique. On y vient maintenant de partout et on y embarque pour toute la semaine. Les salles sont pleines, les colloques animés, la foule vivante et passionnée.

Claude Samuel et le Dr Gachet ont réussi leur folle entreprise : maintenir en figure de proue et dans l’indépendance le festival français le plus nécessaire. Thèmes de cette année : formes ouvertes, cinéma de création. On a donc vu « Anna » de Pierre Koralnik, « Au bénéfice du doute » de Peter Whitehead, « Tell me lies » de Peter Brook, « Erostraste » de Don Levi et le contestable « Homme qui ment » de-Robbe-Grillet. Mais Royan demeure avant tout le haut lieu de la musique inédite et c’est par ses créations tumultueuses ou calmes qu’il entrera dans l’Histoire.

Une liberté stimulante

Le Domaine Musical, mené avec précision et autorité par Gilbert Amy, a ouvert le feu avec trois premières mondiales d’importance et de valeur très différentes.

En effet, il n’y a rien à dire de « La Balance de Jade » de Rassi Ourgandjian, sinon ce que nous pensions depuis toujours, à savoir que le disciple direct d’Olivier Messiaen reste plus que problématique. Pour avoir tenu à rendre hommage à son maître, le disciple n’a su faire qu’une oeuvre d’épigone, lourde, ingrate, laborieuse et, qui pis est, fort prétentieuse. Les pseudo-chants d’oiseaux, les références orientales et trois ondes Martenot ne font rien à l’affaire. Ourgandjian succombe à ce néo-académisme qui guette tous les créateurs sans imagination. Il aura beau faire, il ne sera jamais à la hauteur de son modèle, ou alors il lui faudra accepter les angoisses et les douleurs de la solitude...

L’Américain Earle Brown, on le sait, est loin de ces problèmes. Il nous donne donc régulièrement des oeuvres hyper-ouvertes qui, à force de solliciter les fantaisies du hasard, finissent presque (comme sa récente « Calder pièce ») par signer la démission du compositeur. Heureusement, voici qu’avec « Event : Synergy II », pour deux orchestres et deux chefs, il retrouve l’intelligence sonore la plus fine et la plus efficace. Et cela sans renoncer aux séductions surprises de l’aléa. On suit comme un jeu charmant, un délassement frivole, l’action et les réactions des deux chefs sur un discours d’une liberté stimulante. On aime ce que jamais on n’entendra deux fois. On est pris par l’impatience du temps qui passe, par la fraîcheur des sonorités inattendues, par cette vie instantanée que l’arabesque des mains impose aux musiciens dociles. C’est « Eclat » de Boulez devenu le plus gai des divertissements.

Le « Temps » de Barraqué n’est pas le « Temps » de Brown. Depuis dix ans qu’il met en musique les différents épisodes de « la Mort de Virgile », d’Hermann Broch, Jean Barraqué (40 ans cette année) ne se soucie ni de plaire, ni de se concilier le hasard. Il mène une quête aride et solitaire que rien ne détourne du but pourtant toujours plus éloigné Chaque page nouvelle témoigne de ce refus des modes, des compromissions, des facilités. Ainsi « le Temps Restitué » pour soprano, choeur et orchestre, dernier en date des fragments de « la Mort de Virgile », déroule-t-il pendant quarante-cinq minutes le discours musical le plus dense, le plus chargé, au point que chaque intention, chaque allusion, chaque effet s’annule automatiquement. Cependant, ce qui touche dans cette musique irrespirable, c’est, si l’on peut dire, la beauté de sa laideur et la manière désinvolte dont elle défie la résistance de l’auditeur comme de l’interprète. D’ailleurs, je ne suis pas sûr qu’on ait pu en juger dans les meilleures conditions, la soliste Helga Pilarizyk ayant refusé, de toute évidence, d’y engager tous ses moyens.

Le lendemain, l’Orchestre National, dont la prestation l’an dernier avait laissé le plus mauvais souvenir, a eu à coeur de se racheter. Et il a donné, sous la direction enthousiaste de Bruno Maderna, l’un des concerts les plus fascinants que nous ayons entendus depuis des années. Deux créations de très haut intérêt le dominaient. D’abord « Imaginario II » de Luis de Pablo, qui est aujourd’hui la personnalité majeure de la jeune musique espagnole. Il s’agit d’une oeuvre mobile qui offre au chef là encore une responsabilité constante dans le choix et l’articulation des structures constituant le matériel de base. Il n’y a pas si longtemps, Pablo était encore prisonnier de l’académisme sériel le plus compassé, mais il a assimilé avec une rapidité prodigieuse et une intelligence très personnelle les conquêtes récentes les plus diverses. Et il nous livre maintenant des pages originales et éloquentes, d’une miraculeuse ingéniosité sonore et marquées de la plus tonique fantaisie. « Imaginario II » consacre à la fois un métier et un tempérament. Je reparlerai très bientôt de ce Penderecki espagnol.

Autorité et modestie

Reste à dire la révélation de « Trajectoires », pour violon et orchestre, de Gilbert Amy. On se demandait comment le compositeur de « Cycle » et de « Relais » allait traiter le dialogue périlleux entre un archet solo et un orchestre de 64 cordes, 14 cuivres, 2 harpes et une énorme percussion. Loin de jouer la carte des contrastes gratuits, des oppositions faciles, Amy a choisi et réussi une oeuvre de climat poétique pratiquement sans exemple dans le répertoire contemporain. oeuvre envoûtante par son calme, sa réserve, son économie de moyens. oeuvre de maturité d’un musicien de race, bien plus qu’expérience de chercheur excité. J’admire sans réserve l’équilibre délicat qu’il a obtenu d’un soliste (Claire Bernard) et d’un orchestre qui, pour être aéré, n’est jamais sous-employé. Je m’émerveille de tant d’autorité sur la matière mouvante et fuyante des sons, mais aussi de tant de modestie et de tant de sérénité à une époque où l’une et l’autre sont bien délaissées. Et le plus surprenant est que « Trajectoires », oeuvre de commande, a été écrite en guère plus de soixante jours, il y a deux ans.

Décidément, Royan est le pays des surprises ! D’ailleurs, ce n’est pas tout puisqu’il reste encore cinq créations mondiales en perspective et la venue très attendue de Stockhausen et de son Groupe de Cologne. Nous en discuterons la semaine prochaine.

Maurice Fleuret

Le Nouvel Observateur - 0178 - 10/04/1968