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CENTENAIRE DE LA NAISSANCE D’OLIVIER MESSIAEN

Publié par Martenot

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CENTENAIRE DE LA NAISSANCE D’OLIVIER MESSIAEN

Il y a bientôt un siècle, le 10 décembre 1908, naissait à Avignon l’un des plus grands et influents compositeurs qui aient vu le jour sur le sol français. Baptisée "Année Messiaen", 2008 offrira ainsi une pléiade de concerts et de manifestations en son honneur. L’occasion est trop belle d’entendre à nouveau et à neuf une oeuvre indispensable qui a inspiré moult artistes, de Pierre Boulez à Radiohead en passant par Stockausen et Pierre Henry.

’Des canyons aux étoiles’ : jamais titre d’oeuvre n’a aussi bien caractérisé le travail d’un compositeur. Quand Messiaen donne naissance au début des années 1970 à cette oeuvre symphonique pour piano, cor, percussion et orchestre, l’expression est toute trouvée pour décrire le travail d’un musicien auteur d’une musique profonde, cannelée et mystérieuse comme un ravin américain ; une musique éthérée, spirituelle et insouciante comme un astre éphémère. Messiaen a toujours cherché à s’élever, à regarder et à écouter ce qui se passait au-dessus de lui. Au-dessus de lui ? Ce sont à la fois les oiseaux dont il n’a cessé de retranscrire inlassablement les chants et les mélopées, que ce soit dans le ’Réveil des oiseaux’ (1953), les ’Oiseaux exotiques’ (1955-1956) ou le ’Catalogue d’oiseaux’ (1956-1958). Mais c’est aussi un regard tourné vers Dieu : toute son oeuvre peut s’entendre comme le fruit d’un chrétien convaincu, à l’image de son chef-d’oeuvre, composé à la fin de sa vie : ’Saint-François d’Assise’, créé en 1983. Somme parce qu’il rassemble, synthétise et transcende plus d’un demi-siècle de travail d’un compositeur pionnier et pédagogue. Foi et ornithologie ne sont jamais loin pour le musicien : Messiaen voue, certes, une admiration sans borne pour le saint en question. François d’Assise était réputé pour être le saint qui ressemblait le plus au Christ, mais passait aussi pour un homme qui parlait aux oiseaux. En lui dédiant son oeuvre-somme, Messiaen considérait avoir célébré dans le même temps un ami et un confrère.

De la couleur avant toute chose

JPEG Ornithologue, organiste, pianiste, compositeur, Messiaen était également un remarquable pédagogue, écouté et respecté par la jeune garde de la musique classique contemporaine de la seconde moitié du siècle dernier. Xenakis, Pierre Boulez, Pierre Henry ou encore Stockhausen, pour ne citer qu’eux, soit la fine fleur de la musique contemporaine, font partie de la longue et prestigieuse liste de ses élèves au Conservatoire de Paris dans lequel il est nommé professeur en 1942 à sa libération, après avoir été fait prisonnier au début de la Seconde Guerre mondiale. Atteint par la limite d’âge, il quitte son poste uniquement en 1978. Professeur prisé, Messiaen passionne ses élèves en leur faisant part de ses interrogations de compositeur. Ils n’ont pas face à eux un doctrinologue ou un analyste "objectif", ils ont devant eux un musicien qui s’interroge par exemple sur Debussy (son musicien fétiche) pour se guider lui-même dans son propre travail de créateur. Il y livre ainsi sa fameuse théorie des couleurs qui rendait sceptique la plupart de ses confrères et critiques. Comme Rimbaud qui donne des couleurs aux voyelles, Messiaen donne des couleurs aux harmonies, aux phrases ou mouvements musicaux. Son rêve ? Etre atteint de "synopsie", "merveilleuse maladie" selon ses termes qui oblige celui qui en pâtit à associer malgré lui tout son à une couleur.

Un paysagiste sonore

Avec sa chevelure sauvage, ses thèses originales, sa passion des oiseaux, sa foi profonde teintée de mysticisme, Messiaen pouvait ressembler à une version musicale et musicienne du "savant fou". Pourtant et au contraire, il n’a cessé de retirer à la musique son côté mathématique pour lui insuffler un vent tout à la fois spirituel et paysagiste. Peu de compositeurs ont tenté autant que lui d’approcher le peintre dans leur oeuvre. Beethoven l’a tenté sur la ’Symphonie pastorale’, Debussy ou Wagner s’y sont essayés également, mais aucun ne l’a systématisé comme Messiaen - au point que certains l’ont accusé ou remercié de "messiaeniser" la nature. Il y est d’ailleurs arrivé presque littéralement : un canyon porte son nom aux Etats-Unis, dans l’Arizona, suite à son célèbre ’Des canyons aux étoiles’. Peu de musiciens ont poussé à son comble la description de paysages : Japon, Amériques (du Nord et du Sud), le Dauphiné, Messiaen a retranscrit musicalement les chants des oiseaux de tous pays, la nature de tous les continents avec un zèle presque névrosé. Sans pour autant chercher le vrai, mais le vraisemblable. Les oiseaux jouent avec des quarts de tons, voire des sixièmes de tons inaudibles pour l’oreille humaine, injouables au piano qui ne connaît que des demi-tons. Messiaen assume parfaitement son rôle de traducteur, il retranscrit ses chants pour une oreille humaine. Messiaenise-t-il la nature ? En tout cas en découvrant l’oeuvre du compositeur français on ne peut s’empêcher de pasticher le célèbre mot d’Oscar Wilde au sujet de Turner et de la Tamise ; après Messiaen, on n’entend plus la nature (et en particulier les oiseaux) comme avant, on a l’impression que celle-ci tente de l’imiter.

’Le Quatuor pour la fin du temps’

En 2008, on commémore donc le centenaire de la naissance d’Olivier Messiaen. Si l’on peut parfois remettre en cause la pertinence de ce genre de célébration officielle, l’occasion est ici trop belle de redécouvrir l’oeuvre d’un des plus importants compositeurs du siècle dernier, l’un des plus novateurs avec Stravinsky, le troisième larron d’une belle fournée hexagonale avec Ravel et Debussy. Par quoi commencer devant cette profusion de concerts ? (Re)découvrir par exemple l’une de ses oeuvres originelles et géniales : le ’Quatuor pour la fin du temps’ pour piano, violoncelle, violon et clarinette composé alors qu’il était emprisonné dans un stalag pendant la guerre et joué pour la première fois devant ses camarades prisonniers avec un piano désaccordé et un violon amputé d’une corde. Oeuvre apocalyptique dans le sens religieux du terme, puisqu’elle envisage le présent éternel, le ’Quatuor’ se scinde en son sein par un vibrant solo de clarinette. Dans le cadre de cet anniversaire une proposition de partenariat a été adressée à l’ensemble des conservatoires pour effectuer un travail sur l’année autour de Messiaen, marqué par une manifestation phare : l’exécution simultanée le 10 décembre dans tous les établissement intéressés du ’Quatuor’ par des élèves et/ou des professeurs.

L’année Messiaen en chiffres...

L’hommage au compositeur français sera durant l’année 2008 très impressionnant : plus de 600 concerts recensés dans le monde dont 175 en France, 77 en Angleterre ou 67 en Allemagne. Honneur lui sera rendu aussi aux Pays-Bas, en Suède, en Espagne, en Australie, en République tchèque ou encore dans deux pays friands de la musique du Français : les Etats-Unis (qu’il découvre dès 1947) et le Japon (avec un premier voyage en 1962) dont les paysages ont beaucoup inspiré le compositeur et l’homme. Les prestigieux orchestres, de celui de Radio France au Philharmonique de Berlin, des grands orchestres américains (Los Angeles, San Francisco) au Philharmonique de Vienne, en passant par les plus grands chefs (Boulez ou Eschenbach), aucun des acteurs essentiels de la musique classique d’aujourd’hui ne manquera à l’appel pour célébrer l’auteur de la ’Turangalîla-Symphonie’ créée en 1948 sous la direction de Leonard Bernstein et où Messiaen utilise les Ondes Martenot, clavier mi-organique mi-électrique dont on peu changer manuellement le timbre et dont la belle-soeur de Messiaen était une des plus grandes manieuses. L’instrument et l’utilisation qu’en a faite le compositeur sont si frappants qu’ils ont influencé Radiohead dans son dyptique ’Kid A / Amnesiac’. (1) L’instrument symbolise à lui seul le travail qu’a opéré Messiaen sur les instruments percussifs de toutes sortes, du piano au marimba en passant par les tambours japonais.

... et en dates

En France, l’année sera marquée par un projet de Week-end Messiaen en octobre à l’Amphithéâtre Bastille. Au menu, une programmation orientée sur le musicien et ses héritiers (comme Pierre Boulez), mais aussi des opérations pédagogiques destinées au jeune public. D’autres lieux parisiens participeront à la célébration : le musée d’Orsay consacrera la journée du 7 décembre à l’intégrale des oeuvres pour piano du compositeur ; le théâtre de l’Athénée se penchera sur le versant vocal de son travail du 6 au 14 décembre, tandis que l’église de la Trinité rendra aussi hommage durant toute l’année à celui qui fut titulaire du Grand-Orgue du lieu durant plus de 60 ans. De son côté Jean-François Zygel consacrera ses maintenant célèbres ’Leçons de musique’ à l’artiste le 5 mai au théâtre du Châtelet. Avignon et le département du Vaucluse proposent de leur côté un Parcours Messiaen marqué notamment par le concert du pianiste Roger Muraro le 29 avril à l’Opéra de la Cité des papes avec au menu des extraits du ’Catalogue d’oiseaux’ et de ’Vingt regards sur l’enfant Jésus’. La dixième édition du Festival Messiaen de la Grave rendra tout naturellement cette année un hommage tout particulier au compositeur. L’Angleterre ne sera pas en reste puisque le pianiste Pierre-Laurent Aimard préside le festival From the Canyons to the Stars à Londres : concerts, discussions, master classes, journées pédagogiques mettront en lumière les différentes facettes du compositeur jusqu’au point d’orgue le 10 décembre, jour de l’anniversaire de la naissance de Messiaen, et la venue de l’Ensemble intercontemporain dirigé par Pierre Boulez dans la capitale anglaise pour des interprétations des ’Couleurs de la Cité céleste’ et des ’Sept Haïkaï’, esquisses japonaises pour piano solo et petit orchestre. Enfin le grand opéra de Messiaen consacré à Saint-François d’Assise voyagera d’Amsterdam (juin) à Varsovie (décembre) en passant par la salle Pleyel le 31 octobre. Soit toute une année à siffler comme un oiseau du Messiaen.

(1) Lire à ce sujet l’interview de Jeanne Loriod-Messiaen réalisée par Jonny Greenwood lui-même pour les Inrockuptibles n°291 daté du 29 mai 2001.

Mathieu Durand pour Evene.fr - Avril 2008