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Concerts classiques - Frère Nagano et son Saint

Publié par Martenot

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Kent Nagano, Orchestre symphonique de Montréal, Messiaen, Musique, Spectacle, Montréal

La présentation intégrale, vendredi soir, de Saint François d’Assise de Messiaen, était une première canadienne et une seconde nord-américaine. Après la création, en 1983, quelques villes du continent avaient également pu entendre une version de concert, autorisée par Messiaen, et composée des seuls tableaux 3, 7 et 8.

Monter Saint François d’Assise (quatre heures de musique, 250 musiciens et sept solistes) est un privilège de riches et d’institutions grassement subventionnées. On est heureux de savoir que la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent a été associée à cette création canadienne. Il n’y a plus qu’à espérer que sa contribution empêchera l’OSM de se retrouver dans le rouge pour l’ivresse d’un soir (ou, plutôt, de deux). Ivresse ? Pas vraiment pour un bon tiers de la salle, qui a déserté lors du second entracte, après le sixième des huit tableaux.

Reprendre Saint François l’année du centenaire Messiaen était assurément un symbole pour Kent Nagano. On peut imaginer que le besoin était d’autant plus pressant que l’autre chef qui se targue d’être une sorte de « fils spirituel » de Messiaen, Myung Wun Chung, a pu le monter en concert à Paris en octobre dernier. Quelques « grands témoins » parisiens (journaliste, biographe), avaient été invités pour répandre en Europe la bonne parole de ce qu’ils auront vu ici.

Car, sur ce plan, Kent Nagano n’a rien à craindre : l’esprit de la musique de Messiaen coule dans ses veines. Déjà dans Éclairs sur l’Au-Delà, je n’avais pas fait mystère du fait que la grandiloquence mystique aux sonorités grasses des interprétations de Myung Wun Chung m’agace copieusement, et que j’adhère à « 110 %» au Messiaen fluide et cristallin, éclairé de l’intérieur, de Kent Nagano. L’héritier, c’est lui, et après les trois premiers tableaux, on l’avait déjà compris ! Le « génie messiaenique » de Nagano, c’est aussi le rapport au temps, à la fois intuitif et très travaillé, qui fait que « tout vient à point », dans chaque tableau et entre les tableaux.

Curieusement, la couleur sonore (surtout dans les tableaux 7 et 8) s’est un peu épaissie vers la fin, peut être par la texture même du propos orchestral, mais aussi par la fatigue légitime qu’entraîne la tempérance dans les dosages dynamiques. L’OSM, comme le choeur, a été superbe (les rares attaques hésitantes ne comptent absolument pas), avec des flûtes sans faille, des percussions supplémentaires (xylophones) très impressionnantes. Aux ondes Martenot, alors que les sons de Dominique Kim s’intégraient toujours au tissu orchestral je n’ai pas compris certains cautères sonores dispensés par l’ondiste Valérie Hartmann-Claverie, à droite de la scène. Sublime moment pourtant : la superposition ondes-choeurs dans le 5e tableau.

Le plateau vocal nous a réservé d’énormes surprises. À part Benjamin Butterfield, un peu falot, tous les solistes étaient brillamment choisis. La voix de Chris Merritt, atteinte par l’âge et les efforts, convient à merveille au lépreux, alors qu’Antonio Figueroa chante avec un aplomb surprenant de même que Gino Quilico. Pour le reste, nous étions dans le très grand, avec la présence vocale de Laurent Alvaro en Frère Léon, la pureté sans afféteries d’Aline Kutan, qui parvient à ne pas nous faire regretter Dawn Upshaw, et... Marc Barrard.

Ce baryton méconnu a eu l’intelligence de ne pas singer José van Dam. En approchant Saint François avec ses moyens moindres, mais une si grande intelligence du Verbe, ce chanteur a, peut-être pour la première fois depuis la création de l’oeuvre, infléchi sa dynamique spirituelle. Loin de la figure de patriarche humble de Van Dam, Barrard est un humain parmi les humains. Pour paraphraser le titre Fanfare for the Common Man de Copland, cette vision, c’est Destiny for the Common Man. Barrard représente ainsi l’exemple suprême de la transcendance par la foi accessible à tous. L’intériorité de son incarnation a été rendue palpable par les projections visuelles de Jean-Baptiste Barrière, très critiquées à Paris et que j’ai trouvé réussies, car elles intégraient des gros plans des chanteurs dans un décorum bien adapté.

Cela dit, je n’en suis pas devenu pour autant un « fan » de cette oeuvre. La durée n’est pas un problème, car Messiaen bourre la partition, dès le premier tableau, de repères (motifs d’oiseaux, thèmes adaptés à l’état d’esprit — solennité, décision, joie — de Saint François) qui s’insinuent dans l’esprit de l’auditeur et lui donnent des repères. Je n’ai, par contre, pas ressenti le parcours entre les huit tableaux, ni une grande élévation mystique, malgré le fulgurant choeur final. Autre limite à mes yeux, le côté « catalogue Sears », de tous les accords, tous les oiseaux, tous les rythmes de Messiaen, qui prend, justement, l’allure même d’un catalogue. Enfin, et surtout, il y a la prosodie, reposant sur le Cantique des créatures et d’autres textes où tout élément de l’univers est appelé « Frère ». La bondieuserie ornithologique de Saint François, au 6e tableau, lors qu’il invoque, avec l’air pénétré, « Frère Pettirosso, le rouge-gorge » et d’autres volatiles (ne manquent plus que les Frères maringouins !) m’est assez insupportable.

Au bout de la soirée le Frère public restant a ovationné Frère Nagano, qui a rendu hommage à son Saint. Pour ma part, j’avoue humblement que plus j’entends Messiaen plus j’aime Poulenc !

***

SAINT FRANÇOIS D’ASSISE

Opéra en trois actes et huit tableaux d’Olivier Messiaen. Marc Barrard (Saint François), Laurent Alvaro (Frère Léon), Aline Kutan (l’ange), Chris Merritt (le lépreux), Benjamin Butterfield (Frère Massée), Antonio Quilico (Frère Élie), Gino Quilico (Frère Bernard), Choeur et Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano. Salle Wilfrid-Pelletier, vendredi 5 décembre 2008. Reprise demain soir.