Martenot au fil du net...

Musique de Film - T r a x Z o n e . c o m - M u s i q u e D e F i l m . c o m

Voir en ligne :

http://www.traxzone.com/textes/inde...

Musique de Film - T r a x Z o n e . c o m - M u s i q u e D e F i l m . c o m • Entretien | Editionle cercle lerougeEntretien réalisé le 14 novembre 2005

 »La collection Ecoutez le Cinéma !, lancée par Universal Jazz France et conçue par Stéphane Lerouge fête sa cinquième année d’existence avec plus de 50 albums édités. Faisant suite et écho à l’entretien réalisé en novembre 2000, à l’aube de ce projet qui affichait déjà son ambition, et à l’occasion de la sortie le 6 décembre de 5 nouveaux titres (PLEIN SOLEIL de Rota, LE SAMOURAÏ / LES AVENTURIERS de De Roubaix, LE CINEMA D’ERIC DEMARSAN, LE POLAR SELON GEORGES DELERUE et le volume 2 du CINEMA D’ANTOINE DUHAMEL), retour sur un bilan-anniversaire avec le principal intéressé. ........

5 ans, 5 nouveaux cds... Il y a ce côté un peu circulaire, cyclique puisque le premier volume du CINEMA D’ANTOINE DUHAMEL fait écho au 2e volume aujourd’hui, les deux Demarsan auxquels répond la compilation du compositeur... Y avait-il déjà en novembre 2000 cette vision à long terme ou bien la collection s’est-elle développée de manière plus pragmatique ?

Evidemment, il y avait déjà un certain nombre d’évidences qui étaient au programme, dans l’absolu. Ces œuvres figuraient aux catalogues Caravelle ou Sido Music, en l’occurrence les partitions les plus emblématiques de leur compositeur à savoir PIERROT LE FOU pour Duhamel, LE MEPRIS pour Delerue, LE VIEUX FUSIL pour de Roubaix.... Ensuite sont intervenus des événement impossibles à anticiper. Par exemple, c’est un hasard absolu d’être tombé sur les masters de PLEIN SOLEIL. Ou l’année dernière, l’un des albums dont je suis peut-être le plus fier, LES FELINS de Schifrin. Tout est parti d’une leçon de musique et d’un concert-hommage à Cannes que nous avions conçus avec Alejandra Skira du Fonds d’Action Sacem et l’équipe du festival de Cannes : au cours d’un dîner, j’ai commencé à entreprendre Schifrin sur LES FELINS, à lui dire que je trouvais terriblement frustrant que cette partition n’ait jamais été exploitée, alors qu’elle contenait les germes de ses partitions-clé. Là, Schifrin m’a lâché dans un sourire : « Tu sais, je crois que j’ai gardé des bobinots de l’enregistrement au studio Europa-Sonor ! » Et là, tu tombes par terre ! Ce sont autant de Graal auxquels tu accèdes brusquement ! A peine m’avait-il répondu que je visualisais déjà le disque dans la collection. Si l’on nous avait dit en 2000 que ces deux bandes originales intégreraient Ecoutez le cinéma !, cela m’aurait semblé carrément extravagant, sinon utopique.

Ce que l’on n’avait pas soupçonné non plus, c’est qu’il y aurait, à intervalles réguliers, des compositeurs invités en alternance avec les piliers français de la collection. On ne s’attendait pas à avoir Goldsmith, Rota, Schifrin, Jimmy Smith ou même venant de la variété Polnareff, Gainsbourg ou Charles Dumont au milieu de Magne, de Roubaix, Sarde, Delerue et Demarsan. Je ne pensais pas non plus qu’on sortirait un jour CANNABIS de Gainsbourg, une bande originale gelée par un imbroglio juridique compliqué mais que l’on est parvenu à dénouer. En résumé, la ligne éditoriale de la collection doit autant à la préméditation qu’au hasard.

Par rapport aux cinq albums qui sortent le 6 décembre, comment s’établit le choix d’éditer telle partition à tel moment ?

C’est toujours un moment délicat de décider du dosage d’une saison, d’une fournée. C’est une recette dont il faut à chaque fois réinventer les ingrédients. Après avoir mis la main sur les masters de PLEIN SOLEIL, je ne pouvais pas imaginer attendre deux ans avant d’éditer cette musique. Antoine Duhamel fêtant ses 80 ans cette année, on pouvait créer une symétrie entre le volume 1, premier disque de la collection et le volume 2, cinq ans plus tard. En plus, non seulement il y tenait vraiment mais cela faisait un moment qu’il n’avait pas été représenté dans Ecoutez le cinéma !. Cette saison correspondait aussi aux trente ans de la disparition de François de Roubaix et LES AVENTURIERS et LE SAMOURAÏ étaient les deux grandes œuvres de De Roubaix qui manquaient à la collection. Concernant Georges Delerue, j’avais déniché pas mal de choses dans les caves d’une vieille édition dont le fameux LA MORT DE BELLE, totalement inédit, et surtout la musique de CLASSE TOUS RISQUES. Là-dessus, Colette Delerue m’a dit qu’elle possédait pas mal de bandes sur LE CRIME NE PAIE PAS, un film à sketches de Gérard Oury. Elle est venue en studio, on a mis tout ce matériel à plat et l’on est tombé sur des partitions qui nous ont plutôt surpris. Ainsi a pris forme LE POLAR SELON GEORGES DELERUE qui permet de découvrir un autre aspect de Delerue dans lequel il abandonne un peu sa culture de symphoniste au profit du jazz, ou disons d’un certain jazz. Le final du CRIME NE PAIE PAS, "L’homme de l’avenue", est à ce titre, très ellingtonien.

Parfois, on se dit qu’on a épuisé pas mal de cartouches dans cette collection et le hasard fait que l’on découvre des réserves, des munitions inattendues. Pour Duhamel, je n’avais pas de souvenir très précis de sa collaboration avec le cinéaste anglais Tony Richardson sur LE MARIN DE GIBRALTAR et RED ON BLUE. On a sorti les bandes, et l’on a trouvé l’intégralité des chansons qu’il fait chanter à Vanessa Redgrave. Voilà une découverte étonnante qui donne un peu plus d’oxygène à la collection.

De même, il y a 4 jours, j’ai déniché les bandes masters d’une partition que je croyais perdue, L’AMERIQUE INSOLITE, qui est le véritable acte de naissance de Michel Legrand au cinéma. Pour son coffret, on n’avait à disposition que la bande montée du 45t sorti en 1959... La bande originale complète est aujourd’hui localisée et ouvre de nouveaux champs pour la collection.

Donc certains albums compilations de la collection peuvent donner a posteriori des éditions de partitions complètes ?

C’est exactement ce qu’il s’est passé avec le coffret LE CINEMA DE SERGE GAINSBOURG dans lequel figuraient quelques extraits de CANNABIS et CE SACRE GRAND-PERE qui sont ensuite sortis en intégrale, couplés sur un même album. Et c’est bien évidemment ce qui va se passer avec LE CINÉMA DE MICHEL LEGRAND.

Pour la conception de ce coffret, des heures et des heures ont été passées en studio pour derusher des bandes, faire des sauvegardes, de la restauration. Michel Legrand a eu quelques parti-pris, faire des coupes, revoir l’ordre... La charpente de ce coffret a donc beaucoup bougé avant d’arriver au résultat définitif. On avait au départ huit heures de musique dans lesquelles nous avons sélectionné, avec Michel, les cinq heures réparties sur les quatre CDs. Du coup, on se retrouve avec un stock de sauvegardes qui est une véritable mine d’or pour de futurs projets.

Finalement, le succès de cette collection intitulée "Ecoutez le Cinéma" ne viendrait-il pas du fait qu’elle s’adresse d’abord à un public cinéphile ?

Cinéphile dans le sens le plus large du terme. Aujourd’hui, on se rend compte qu’un film comme L’HOMME ORCHESTRE qui était pendant des années sinon inconnu du moins méprisé ou déprécié, est plutôt apprécié par les cinéphiles des nouvelles générations qui aiment autant le cinéma d’auteur que le cinéma bis ou de série. De toute façon, le pari de la collection, c’est de n’être fermé à aucun cinéma, à aucun langage, à aucune esthétique musicale ... Rien ne me fait plus jubiler que d’avoir un album Pierre Jansen à côté de L’HOMME ORCHESTRE ! Ou encore des partitions comme WEEK-END, LA MORT EN DIRECT, LE LOCATAIRE tutoyant ce qui a fait la musique populaire du XXème siècle comme le jazz, le rock ou la pop music. Ces différentes influences sont parfois synthétisées à l’intérieur d’un même album de compositeurs agents doubles ou triples, comme Legrand, Demarsan ou bien évidemment Schifrin. Dans LES FELINS, on retrouve son goût pour le jazz, pour la musique moderne, pour l’électronique à travers l’utilisation des ondes Martenot.

Et puis, la collection est arrivée à un moment charnière où une génération qui avait fait un certain cinéma français commençait à disparaître. En cinq ans, Claude Sautet, Robert Enrico, Henri Verneuil, José Giovanni, Michel Colombier ont disparu... Philippe de Broca aussi. De Broca, c’était une fuite en avant permanente, comme pour nier le temps qui file. Le syndrome du sablier, en quelque sorte. Lorsqu’il a fallu réaliser l’entretien pour le livret des anthologies DE BROCA / DELERUE, je suis allé dans sa maison de campagne, à Vert, où nous nous sommes retrouvés seuls tous les deux. Il était là, assis dans un fauteuil et je lui ai fait écouter des extraits du disque. Au fur et à mesure, l’écoute de ces morceaux a réveillé des souvenirs, des pans de sa vie. A l’écoute de la "Valse de Jeanne" du DIABLE PAR LA QUEUE, de Broca s’est mis à pleurer et m’a dit : "C’est peut-être la plus belle chose que Delerue ait écrite pour moi. Je voudrais que ce soit joué le jour de mon enterrement..." Ce qui a été fait. Mais voir de Broca, ludion joyeux et désinvolte, te dire cela en te fixant, les larmes aux yeux, j’étais très troublé. D’autant que rien ne laissait présager qu’un an et trois mois plus tard, il serait parti. C’est un moment auquel je pense souvent avec une certaine émotion.

Ces albums sont finalement autant de témoignages d’une époque...

Oui, cette collection a permis de recueillir, fédérer, conserver des témoignages de gens qui ne sont plus là. Par exemple, l’éloignement géographique de Michel Colombier l’avait humainement éloigné de Philippe Labro. Or, le témoignage de Labro dans le disque L’HERITIER / L’ALPAGUEUR lui a fait énormément plaisir et ils ont repris contact ensemble par la suite. Tout comme Pierre Jansen et Claude Chabrol... Sans parler des effets de la collection que l’on connaît : Guillaume Nicloux qui va acheter LE CERCLE ROUGE et L’ARMEE DES OMBRES à la FNAC et qui contacte Eric Demarsan sur cette base-là, Bruno Podalydès qui tombe amoureux de la musique du LOCATAIRE et qui va chercher Sarde avec, en cahier des charges, la réutilisation du glass harmonica pour LE MYSTERE DE LA CHAMBRE JAUNE.

C’est formidable quand un travail de réédition amène un nouveau travail de création. Bien sûr, nos camarades compositeurs sont ravis que cette collection exhume et fasse revivre leur passé musical. Mais ce sont avant tout des créateurs et, pour eux, rien ne vaut le travail d’écriture, confronter leur personnalité musicale à celle de nouveaux cinéastes. C’est intéressant de voir la curiosité des metteurs en scène aiguisée grâce et à travers Ecoutez le cinéma !

.........suite http://www.traxzone.com/textes/inde...