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parution du 24/03/2008

n° 272

Olivier Messiaen

© dr

Un portrait d’Olivier Messiaen en 8 concerts

24 Mars 2008

2008 marque l’année du centenaire de la naissance d’Olivier Messiaen. L’Orchestre Philharmonique de Radio France, pour l’occasion, a prévu de consacrer huit concerts au compositeur : les trois premiers auront lieu les 4, 11 et 25 avril, et mettront en lumière la relation intime que nourrissait Messiaen avec la musique de Mozart ; les cinq autres auront lieu l’automne prochain. Tous seront dirigés par Myung-Whun Chung (sauf celui du 4 octobre, auquel le chef d’orchestre jouera la partie de piano du Quatuor pour la fin du Temps).

Musique pure et parfaite. Mozart est le plus musicien des musiciens. On chercherait en vain une erreur dans sa musique.

Olivier Messiaen

Il est peu étonnant que Messiaen ait si souvent exprimé son admiration à l’égard de Mozart, tant il partageait de points communs avec lui. Les deux compositeurs ont exercé une partie de leur activité comme musiciens d’église. L’un, à Salzbourg, a travaillé au service d’un prince-archevêque qu’il a fini par haïr puis quitter ; l’autre a été le fidèle organiste de l’église de la Sainte-Trinité à Paris pendant soixante ans.

Tous deux goûtent la couleur instrumentale. Des solistes secondaires émaillent de nombreux concertos pour piano ou airs d’opéras chez Mozart qui, « avant Berlioz, a eu le sens du timbre spécifique », dit Messiaen.* La perpétuelle boulimie de couleur instrumentale et modale rapproche la musique de Messiaen d’une « rosace de cathédrale » qui « frappe l’œil par des milliers de taches de couleurs ».

Les deux compositeurs sont de grands mélodistes. La multiplication des périodes thématiques chez Mozart, alliée à des « lignes mélodiques si personnelles, si poétiques », n’a pu que séduire Messiaen dont la mélodie s’inspire de la souplesse du plain-chant grégorien et des chants d’oiseaux.

Passionné de rythme, Messiaen n’hésite pas à définir Mozart comme « le plus grand rythmicien de la musique classique ». Il précise : « La rythmique mozartienne revêt un aspect cinématique, mais elle appartient surtout au domaine de l’accentuation, issue du verbe et de la parole. » Dans son Traité de rythme, de couleur et d’ornithologie, publié à titre posthume, Messiaen analyse longuement le phrasé mozartien : il parle d’« anacrouse », d’« accent » et de « désinence ». Chez Messiaen, le rythme s’abreuve aux sources antiques de la métrique grecque et des decî-tâlas de l’Inde ainsi qu’au Sacre du printemps de Stravinsky.

Messiaen va jusqu’à analyser tous les concertos pour piano seul de Mozart dans sa classe au Conservatoire de Paris entre 1950 et 1960, aidé d’Yvonne Loriod. C’est encore elle qui en assure l’exécution intégrale en sept concerts, en 1964. Pour finir, quel touchant clin d’œil que la pièce pour orchestre Un sourire, composée en 1991 pour le bicentenaire de la mort de Mozart !

Je pense qu’il faut revenir au charme, à la suavité, tout simplement à ce qui sonne bien. La musique de Mozart est simple, franche, très élaborée dans son accentuation, mais le résultat est très beau et personne ne songe à le lui reprocher.

Une musique doit être intéressante, elle doit être belle à entendre, et elle doit toucher.

O. M.

Comme celle de Mozart, la musique de Messiaen est à la fois complexe et d’une beauté touchante et simple, tout en allant à l’essentiel. Elle témoigne d’un goût pour la modalité, le chant grégorien et un temps musical qui ne craint pas de s’étirer jusqu’à donner l’idée de l’éternité. Elle utilise de façon très personnelle ces éléments qui pourraient passer pour passéistes.

C’est que Messiaen traverse superbement tout le XXe siècle. Il n’ignore aucune des avant-gardes mais ne s’arrête à aucune et forge son langage musical sans chercher à faire école.

En pédagogue soucieux d’être compris, il assortit ses œuvres de larges commentaires. Rares sont ceux qui, comme lui, ont contribué à l’épanouissement de de talents aussi différents que Pierre Boulez, Karlheinz Stockhausen, Iannis Xenakis, Jacques Charpentier, Pierre Henry, Paul Méfano, François-Bernard Mâche, Tristan Murail, Gérard Grisey, pour n’en citer que quelques-uns.

A l’occasion des concerts qui, en avril 2008, célébreront le centenaire de la naissance de Messiaen, Myung-Whun Chung a choisi de rapprocher quatre œuvres d’essence religieuse réparties sur toute la carrière du compositeur. L’Ascension est composée à peine le Conservatoire fini. Les Trois petites Liturgies de la Présence Divine appartiennent à la première maturité alors que Messiaen vient d’être nommé professeur au Conservatoire de Paris. Et exspecto resurrectionem mortuorum compte parmi les œuvres de la grande maturité alors qu’Éclairs sur l’au-delà est l’une des dernières compositions.

Musique et poésie m’ont conduit vers Toi.

O. M.

Paradoxalement pour un musicien d’église, si aucune des œuvres de Messiaen n’est liturgique à proprement parler, beaucoup d’entre elles, en revanche, sont paraliturgiques. Cependant, tout son art se veut une célébration de Dieu. Profondément croyant, Messiaen se définit lui-même comme « ornithologue, rythmicien et théologien ». Comme c’était le cas pour Jean-Sébastien Bach, la musique est pour lui un lieu théologique destiné à « mettre en lumière les vérités théologiques de la foi catholique », à traduire l’invisible et l’indicible, et à conduire à Dieu. Éloignée de toute aridité, sa méditation des mystères divins devient une célébration autant corporelle que spirituelle à laquelle participent tous les sens, en une sorte de poétique du merveilleux.

Si Messiaen revient souvent sur l’eucharistie (Le Banquet céleste est l’une de ses premières œuvres), il est le chantre des mystères joyeux (on pense au cycle de La Nativité pour orgue) et glorieux (L’Ascension par exemple). Grand lecteur de la Bible, il nourrit une prédilection pour l’Évangile selon saint Jean et pour l’Apocalypse. Mais les citations qu’il en tire ne servent le plus souvent que de titres ou de commentaires, afin d’orienter l’écoute et l’intelligence de l’auditeur.

J’aime la nature pour elle-même. Bien sûr, comme saint Paul, je vois dans la nature une manifestation d’un des visages de la divinité, mais il est certain que les créations de Dieu ne sont pas Dieu Lui-même.

O. M.

Un homme à peine visible derrière un buisson, assailli par une nuée de moustiques, avec un crayon et du papier à musique en main dès cinq heures du matin : tel apparaît Messiaen pendant ses virées ornithologiques. Il faut dire que le compositeur est un grand amoureux de la nature en général et des oiseaux en particulier, dont il note minutieusement les chants en dictée musicale puis les retranscrit à un tempo moins rapide dans ses œuvres.

La louange de Dieu à travers sa Création est une constante dans son œuvre. C’est en 1941 dans le Quatuor pour la fin du Temps qu’apparaissent pour la première fois les chants des oiseaux, ces « petits serviteurs de l’immatérielle joie ». Messiaen précise : « J’ai tenté de rendre avec exactitude le chant de l’oiseau type d’une région, entouré de ses voisins d’habitat, ainsi que les manifestations du chant aux différentes heures du jour et de la nuit, accompagnées dans le matériel harmonique et rythmique des parfums et des couleurs du paysage où vit l’oiseau. » Messiaen transcrit les chants de façon stylisée, puis de plus en plus « scientifique », allant jusqu’à composer un Catalogue d’oiseaux. La fonction de ces chants est non seulement structurelle et décorative, mais aussi symbolique, comme dans le spectaculaire Prêche aux oiseaux de Saint François d’Assise.

L’œil écoute

L’œil écoute : ce recueil de Paul Claudel pourrait résumer une bonne partie de l’esthétique de Messiaen, l’artiste aux chemises toujours colorées ! Apparition de l’Église éternelle, Vingt regards sur l’Enfant-Jésus, Couleurs de la Cité céleste, Chronochromie, Visions de l’Amen : les titres des œuvres manifestent que sa musique est autant vision, lui qui voyait des couleurs en même temps qu’il percevait des sons. Il se définit comme étant « atteint d’une sorte de synopsie qui se trouve davantage dans mon intellect que dans mon corps, et me permet, lorsque j’entends de la musique et aussi bien lorsque je la lis, de voir intérieurement, par l’œil de l’esprit, des couleurs qui bougent avec la musique ; et ces couleurs, je les sens d’une manière excessivement vive et j’ai même parfois indiqué sur mes partitions ces correspondances avec précision ». Le commentaire de la première des Trois petites Liturgies de la Présence Divine en donne une idée : « Grandes lettres d’or sur fond gris, avec des taches en pastilles orange, et des branchages vert assez sombre à reflets dorés. »

« À mon avis, on ne comprend pas totalement la musique si on n’a pas expérimenté souvent ces deux phénomènes : couleurs complémentaires, résonance naturelle des corps sonores. Et ces deux phénomènes sont liés au sentiment du sacré, à l’éblouissement qui engendre la révérence, l’adoration, la louange. » Couleur, résonance, éblouissement : autant de mots-clés qui composent la palette de Messiaen. D’où la Jérusalem céleste parmi ses thèmes de prédilection, avec son scintillement de pierres précieuses aux mille couleurs. L’art de Messiaen se couvre d’images, tels les vitraux que le compositeur affectionnait tant.

L’orchestration de Messiaen profite de son expérience d’organiste. Son appétit de couleurs se nourrit de combinaisons originales en dissociant par exemple les harmoniques du son fondamental. Son « arc-en-ciel » sonore, expression qui revient si souvent sous sa plume, fait une large place aux nombreuses percussions et utilise les sonorités tantôt mystérieuses, tantôt déchirantes, des toutes nouvelles ondes Martenot. Son instrument de prédilection est le piano, qu’il intègre dans presque toutes ses œuvres orchestrales, faisant briller le talent de son épouse et interprète privilégiée Yvonne Loriod.

Les modes ajoutent leur touche colorée. Messiaen est un compositeur essentiellement modal qui utilise des modes existants (gamme par tons, mode alternant les tons et les demi-tons) et invente des modes à transpositions limitées, non rétrogradables et comportant des symétries internes. Si la musique atonale et la musique sérielle lui paraissent grises, Messiaen ne dédaigne pas utiliser les douze sons du total chromatique. Mais ceux-ci, comme les modes majeur et mineur, sont intégrés dans la modalité, comme des modes parmi d’autres.

Le Temps est une des plus étranges créatures de Dieu puisqu’il est totalement opposé à Celui qui est Éternel par essence.

O. M.

La musique de Messiaen donne à entendre les différentes temporalités du monde et l’éternité sans temps. Elle se décline depuis l’« extrêmement lent » extatique jusqu’au « très vif » de l’exultation, en des valeurs rythmiques qui s’étirent à l’extrême ou passent comme l’éclair.

Le temps se conjugue horizontalement dans la forme, le plus souvent juxtaposition de moments de caractère différent. Comme dans un geste qui embrasse l’univers, le temps peut se conjuguer aussi verticalement dans la superposition des couches de temps, comme Messiaen l’explique à propos de la troisième des Trois petites Liturgies de la Présence Divine : « Temps très long des étoiles, temps long des montagnes, temps moyen de l’homme, temps très court de l’insecte ».

Dans ses sources d’inspiration, Messiaen enjambe les siècles et les continents. Il puise dans les decî-tâlas, rythmes des différentes provinces de l’Inde antique. La métrique grecque, avec sa succession de valeurs rythmiques longues et brèves, fournit ses arsis (élans) et ses thesis (détentes). Ces élans et ces détentes, il les retrouve dans le chant grégorien dont il utilise les rythmes des neumes et les souples mélismes. Il a une prédilection pour les joyeuses vocalises alleluiatiques qu’il cite telles quelles ou transformées. De la modernité, il retient notamment Le Sacre du printemps de Stravinsky, à propos duquel il définit les trois types de « personnages rythmiques » : ceux qui se développent, ceux qui décroissent, et ceux qui restent inchangés.

Messiaen s’approprie tout cela en un langage personnel, inventant les rythmes non rétrogradables, les permutations symétriques, les rythmes augmentés, etc.

Christine Jean

* Toutes les citations entre guillemets proviennent, sauf mention contraire, de textes ou de déclarations d’Olivier Messiaen.

Les concerts des 4 et 11 avril seront diffusés en direct sur France Musique et dans le cadre des Echanges franco-allemands.

en savoir plus sur le concert du 4 avril

voir le site du Comité Messiaen 2008

Un portrait d’Olivier Messiaen en 8 concerts

Un entretien avec Richard Dubugnon