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Turangalîla puissance 62

Publié par Martenot

Paris Salle Pleyel 02/01/2008 - et 20 (Udine), 29 (Lisboa), 31 (Dijon) janvier, 5 (Aix-en-Provence), 6 (Wiesbaden) juillet 2008 Olivier Messiaen : Turangalîla-Symphonie

Roger Muraro (piano), Valérie Hartmann-Claverie (ondes Martenot) SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Freiburg, Sylvain Cambreling (direction)

Le « tube » de « Messiaen 2008 » sera sans doute le Quatuor pour la fin du temps, programmé à soixante-douze reprises dans le monde entier au cours de l’année. Mais la Turangalîla-Symphonie (1948), pourtant autrement plus complexe et coûteuse à monter, sera présentée presque aussi souvent, pas moins de soixante-deux fois, de Stockholm à Tokyo en passant par Toronto. A quinze reprises, Roger Muraro, arrivant une courte tête devant Pierre-Laurent Aimard (quatorze), tiendra la partie de piano, généralement accompagné de Valérie Hartmann-Claverie aux ondes Martenot, avec qui il l’a enregistrée voici plus de quinze ans pour RCA.

Les deux solistes se produisent actuellement avec l’Orchestre de la Radio (Südwestrundfunk) de Baden-Baden et Fribourg au cours d’une tournée en deux temps (hiver et été), dont le premier s’achève à Pleyel et dont le second passera par Aix-en-Provence, où l’œuvre connut sa création française. Ils seront de retour à Paris avec Myung-Whun Chung et son Philhar’ (octobre), mais c’est un autre duo, Jean-Yves Thibaudet et Tristan Murail, qui fermera le ban dans la capitale, avec l’Orchestre de Paris et Christoph Eschenbach (10 décembre, cent ans jour pour jour après la naissance du compositeur).

Comme on ne voit guère ce qui pourrait suivre la Turangalîla, mais comme elle ne dure qu’un peu moins de soixante-quinze minutes, il est tentant de la faire précéder d’une autre pièce, avec ou sans entracte. Mais c’est ici que les difficultés commencent. En son temps au Philhar’, Marek Janowski n’avait pas fait les choses à moitié, ayant choisi le Concerto pour orchestre de Lutoslawski. Les options retenues par les programmes que « Messiaen 2008 » a répertoriés sur son site Internet ne manquent pas d’intérêt : musique française (Ravel) ou contemporaine (Hétu), mais aussi associations moins prévisibles (Janacek). Toutefois, la palme revient sans doute à Prélude et Mort d’Isolde de Wagner, pour peu que l’on se souvienne que la Turangalîla est le second volet d’un « cycle de Tristan et Yseult » comprenant par ailleurs Harawi et les Cinq rechants.

Cela étant, la solution la plus pratiquée consiste à ne rien ajouter à cette symphonie : à l’instar de celles de Mahler et quoique dans une esthétique radicalement différente, n’a-t-elle pas en effet pour ambition de constituer un univers à elle seule ? Ainsi que le rappelle la notice très complète de Maxime Joos, la partition exprime, selon le compositeur, « le sens de l’action divine sur le cosmos, le jeu de la création, de la destruction, de la reconstruction, le jeu de la vie et de la mort », mais aussi « l’Amour » et le « temps qui s’écoule », un vaste champ sémantique suggéré par les deux mots sanscrits accolés qui lui donnent son titre.

La veuve de Messiaen, Yvonne Loriod, qui a fêté ses quatre-vingt-quatre ans le 20 janvier dernier, était présente à Pleyel : nouvelle occasion pour elle de savourer le triomphe de cette Turangalîla dont elle a donné la première sous la direction de Leonard Bernstein et qu’elle a interprétée ensuite des centaines de fois, contribuant à l’entrée au répertoire de ces dix mouvements spectaculaires et colorés.

En novembre dernier, l’Orchestre de Baden-Baden et Fribourg avait quelque peu déçu dans un concert donné à l’Opéra Bastille (voir ici). L’exception qui confirme la règle, sans doute, car la formation allemande, dont l’une des musiciennes se nomme Julia Vogelsänger - dans Messiaen, cela ne s’invente pas -, a livré ici une prestation d’une belle qualité instrumentale, aux timbres resplendissants et à la précision exemplaire.

L’une des difficultés posées par une telle richesse d’écriture consiste à clarifier la polyphonie tout en hiérarchisant les différentes voix. Familier de l’univers de Messiaen, Cambreling y parvient en adoptant des tempi généralement lents, en particulier dans Jardin du sommeil d’amour mais aussi dans Turangalîla 3, dont l’inquiétant et envoûtant mystère ressort d’autant mieux. Mais il ne s’alanguit pas pour autant dans les grands épanchements lyriques, le geste sait demeurer ferme ou cinglant et l’ensemble ne paraît jamais lourd ou pesant.

Un bon point d’équilibre entre analyse et démesure - même s’il est bien sûr des Turangalîla plus frénétiques, joyeuses ou terrifiantes - auquel se joignent la rigueur fantasque de Roger Muraro - aussi à l’aise dans les traits fracassants que dans les délicats chants d’oiseaux - et la palette expressive de Valérie Hartmann-Claverie, dont les ondes Martenot, se fondant ou se détachant tour à tour, trouvent une balance presque idéale avec l’orchestre.

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