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Alsace | Christine Ott, maîtresse des ondes Martenot - L’Alsace

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Christine Ott, le 20 novembre dernier au relais culturel de Thann, jouant de son Ondéa, version moderne des ondes Martenot, qu’elle utilise sur scène. Photo Darek Szuster

Rare spécialiste des ondes Martenot, professeur au Conservatoire de Strasbourg, elle bataille pour imposer ses créations, après avoir collaboré avec des grands noms de la musique populaire.

Une poignée de spectateurs sont récemment venus l’écouter à Thann, où elle mettait en musique, pour la deuxième fois, le Tabou de Murnau, dans le cadre du festival Augenblick. Dans cet exercice, il faut la voir, concentrée à la fois sur la partition qu’elle a écrite et sur le film qui défile à l’écran, tendue, touchée par la grâce, alors que les sonorités féeriques de ses ondes Martenot magnifient un peu plus encore l’ultime chef-d’œuvre du cinéaste allemand.

Grand écart d’une musicienne qui oscille entre plusieurs mondes et se décrit comme « un électron libre » : il y a quelques années, Christine Ott jouait devant des dizaines de milliers de personnes, à travers le monde, en accompagnant Yann Tiersen. En 2001, sur Canal +, elle a participé à un concert d’anthologie des très branchés Radiohead, aux côtés de cinq autres « ondistes », dont Jonny Greenwood, le cerveau musical du groupe de rock anglais, amoureux fou de cet ancêtre des synthétiseurs modernes.

Un instrument rare – maîtrisé aujourd’hui par moins d’une quinzaine de professionnels en France – qu’elle a découvert sur le tard. Car si son père, un ingénieur qui jouait du violon et de la mandoline dans un orchestre tzigane, lui a transmis l’amour de la musique dès son enfance, Christine Ott n’affiche pas le parcours précoce des virtuoses du classique. Elle commence le piano vers l’âge de 8 ans, dans une école de musique à Rosheim, et son premier professeur l’entraîne très vite loin des « standards de conservatoire ».

Le conservatoire, elle n’y entre qu’à l’âge adulte, à Strasbourg, lorsque Françoise Cochet, une des grandes spécialistes des ondes Martenot, lui fait rencontrer l’instrument qui va changer sa vie. Mais c’est d’abord le titre d’une partition qui retient son attention : « Ça s’appelait « Deux pièces en son-relief », de Jean-Marc Morin : j’ai dit à Françoise que je voulais la travailler, elle m’a répondu que c’était beaucoup trop dur, j’ai insisté. Aujourd’hui, je me dis que ce n’était pas anodin : les ondes, pour moi, c’est de la sculpture sonore. »

Suit un long et difficile apprentissage, qui lui révèle peu à peu un instrument « sensuel, très réactif, charnel », et « une palette sonore incroyable » – des sons très éthérés, qui évoquent le chant des sirènes, des voix célestes, d’autres très industriels, plus agressifs. « Il existe des milliers de chemins différents entre deux sons, souligne Christine Ott. L’interprète choisit son voyage. »

Le sien passe ensuite par le Conservatoire supérieur de Paris, où elle entre un an avant la limite d’âge, alors qu’elle enseigne déjà en collège, après un Capes d’éducation musicale. À Paris, elle étudie avec l’autre grande dame des ondes, Jeanne Loriod, la belle-sœur d’Olivier Messiaen. Mais à la sortie, c’est la désillusion. « Quand on est bardée de diplômes, on se dit que tout va marcher, on est à fond, passionnée, mais en fait, tout commence… »

Après une période de flottement, elle démarre sa carrière en jouant dans des orchestres italiens, prélude à de nombreuses expériences dans l’univers des musiques classique et, surtout, contemporaine, domaine d’élection d’un instrument créé en 1928.

Tout s’accélère lorsqu’un jour, cherchant une partition à la demande d’une de ses élèves de piano, elle appelle le producteur de Yann Tiersen, qu’elle ne connaît pas. « Quand j’ai dit que je jouais des ondes Martenot, il a poussé un grand cri, en disant que Yann en était fou. » Résultat : elle participe à l’enregistrement de la bande originale du Fabuleux destin d’Amélie Poulain, qui va faire du Breton une star planétaire. On l’entend aussi sur ses albums L’Absente (également sorti en 2001) et Les Retrouvailles (2005), puis sur la BO du documentaire Tabarly (2008), elle aussi signée par l’homme-orchestre.

Avec Tiersen, Christine Ott joue dans les plus grands festivals, fait trois fois le tour du monde. « J’ai vu des pays que je n’aurais jamais vus, des gens ouverts et fascinés, qui, souvent, entendaient des ondes pour la première fois… » De fil en aiguille, elle est invitée à travailler avec d’autres grands noms du rock et de la chanson, comme Dominique A ou les Tindersticks. « Tout le monde s’intéressait subitement aux instruments analogiques, aux ondes Martenot, au Moog, au Theremin… »

Après sept années de collaboration, elle doit quitter précipitamment une dernière tournée avec Tiersen, en raison de graves problèmes de santé. Lessivée, elle fait le point, s’aperçoit qu’elle vient d’enregistrer trente disques pour d’autres, éprouve le besoin de « dire son identité ». Depuis la mort de son père, en 2000, elle a beaucoup composé, trouvant un équilibre salutaire dans la création. En 2009 sort donc son premier album, baptisé Solitude nomade. La réception du disque est excellente, mais le label, qui avait tardé à sortir le disque, ne suit pas. Elle vit cette expérience comme un immense gâchis. « J’ai failli arrêter toute la musique », confie-t-elle.

Amertume surmontée : aujourd’hui, Christine Ott prépare un deuxième album, pour lequel elle veut « se mettre en danger », utiliser davantage sa voix, écrire ses propres textes. Elle souhaite réunir ses « musiciens de cœur » : ceux du groupe anglais Gravenhurst, Stuart Staples (des Tindersticks), les Français de Syd Matters, le Suisse Raphelson. Voire, si elle parvient à les convaincre, Antony Hegarty (d’Antony & the Johnsons) et Thom Yorke (de Radiohead). « Je suis complètement folle », résume-t-elle en riant.

En attendant, elle a trouvé dans le cinéma un débouché à son inspiration, signant la partition de Tabou et celle de La fin du silence, sorti l’an dernier. Elle ronge son frein, se sentant à Strasbourg « seule à crever », malgré ses cours et le soutien de l’ingénieur du son Benoît Burger. « Tout le monde pense que je suis encore blindée de boulot, alors que j’ai plutôt souffert du manque de travail ces derniers temps. Mon père avait peur que je fasse de la musique, il voyait ça comme un métier très difficile. Il avait raison… »

le 03/12/2012 à 05:00 par Olivier Brégeard

Des ondes très recherchées

Les ondes Martenot portent le nom de leur inventeur, Maurice Martenot, pédagogue et musicien, qui présenta cet instrument à oscillateur électronique en 1928. Il est composé d’un clavier suspendu, qui permet le vibrato et les quarts de ton, et d’un ruban, parallèle au clavier, autorisant les glissandi.

La fabrication des ondes a longtemps été interrompue, jusqu’à ce que Jean-Loup Dierstein, à Paris, la relance. « Moi, j’ai cherché presque dix ans, témoigne Christine Ott. Les anciens, avec tous les diffuseurs, coûtaient dans les 45 000 francs. Aujourd’hui, sur scène, j’utilise une ondéa, avec des pédales de guitare électrique, qui vaut autour de 15 000 euros. » La rareté de l’instrument se fait d’autant plus sentir que son utilisation récente par des groupes comme Radiohead a suscité un véritable engouement, parmi les musiciens et les ingénieurs du son.

La France reste la patrie des ondes Martenot, devant le Canada et le Japon. Au conservatoire de Strasbourg, la classe de Christine Ott compte une dizaine d’élèves, qui viennent parfois de loin. « La plupart du temps, ce sont des adultes très motivés, qui ont fait un choix précis, à la suite d’un cursus sur d’autres instruments. »

Six dates

1963 : naissance à Strasbourg, le 10 août. Grandit à Ottrott, le village de ses parents.

1997 : commence à enseigner les ondes Martenot au Conservatoire de Strasbourg.

2001 : participe à l’enregistrement de la BO du Fabuleux Destin d’Amélie Poulain et de l’album L’Absente, de Yann Tiersen, première étape d’une collaboration qui va durer plusieurs années. Concert avec Radiohead.

2009 : parution de Solitude nomade, son premier album.

2010 : participe à la BO du film Où va la nuit, de Martin Provost ; compose et interprète la musique du film La fin du silence, de Roland Edzard, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes 2011.

2012 : met en musique le film Tabou, de Friedrich Wilhelm Murnau ; participe à L’Ososphère, le festival des nuits électroniques, à Strasbourg (performance le 16 décembre à 18 h 30 à la Coop, rens. www.ososphere.org).

L’essentielle

Médaillée d’or du Conservatoire national de Strasbourg, lauréate du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, Christine Ott a fait entendre ses ondes Martenot au sein de nombreux orchestres classiques et a interprété les œuvres majeures du répertoire de cet instrument (Messiaen, Honegger, Landowski, Varèse…). Parallèlement, depuis une douzaine d’années, elle a collaboré avec de nombreux artistes du rock et de la chanson : Yann Tiersen, Tindersticks, Vénus, Dominique A, Noir Désir, Têtes Raides…

Elle a également travaillé pour la danse, le théâtre et le cinéma, participant à l’enregistrement de plusieurs musiques de films. Elle prépare actuellement son deuxième album personnel : un nouveau titre, Sexy Moon, peut déjà être écouté sur son site internet.

SURFER www.christineott.fr.

© L’Alsace - ISSN 2102-6882