Portraits de la FEAM

Ginette Martenot

Ginette MARTENOT a participé à un concert pour la première fois, peu avant l’âge de cinq ans. Son frère Maurice, le futur inventeur, est lui aussi un enfant prodige. Madeleine, la grande sœur, pédagogue née, prend en main leur éducation. Elle est de beaucoup leur aînée. Elle sent très vite qu’il convient d’adapter l’enseignement général au rythme des progrès musicaux et à la préparation des concerts. Dès lors, c’est elle qui veille à tout, fait donner des leçons particulières, contrôle la durée du travail, exige un temps pour la promenade, fait suivre des cours de danse, de maintien, de diction...Plus tard, pour les trois Martenot, la pédagogie sera inséparable de la musique.

A l’âge de 14 ans, Ginette Martenot a déjà terminé ses études d’harmonie. Remarquée par Lazare Lévy, dont elle deviendra l’élève, elle entre au Conservatoire avec une dispense. Sans être obligée de passer par les classes préparatoires, elle est admise d’emblée à la classe de contrepoint et de fugue d’André Gédalge, où les élèves s’initie également à la composition. Les étudiants qu’elle côtoie ont dix ans de plus qu’elle. L’un d’eux s’appelle Arthur Honegger.

Dès seize ans, elle commence à enseigner la musique dans l’École fondée par "la grande Sœur", tout en poursuivant sa formation. Elle prend connaissance des recherches de Marie Jaëll sur le développement de la sensibilité tactile ; elle se passionne pour les films tout nouveaux de Louta Nounberg, qui permettent d’observer au ralenti le jeu des pianistes les plus célèbres ; elle étudie les ouvrages de Blanche Selva et de Leimer-Gieseking. Plus tard, elle suivra les cours d’interprétation d’Alfred Cortot et de Pablo Casais. C’est en écoutant ce dernier qu’elle apprend à quel point l’artiste se doit de rechercher et de faire ressentir les moindres détails du phrasé.

Dans ses études apparaissent en même temps des horizons nouveaux : la psychologie d’abord, et aussi l’évolution comparée des Arts.
Elle suit des cours de peinture avec M. Amiguet et fait en Sorbonne la connaissance de Marcel Jousse, dont les cours d’anthropologie lui révèlent l’importance du geste dans l’évolution de l’homme. Toute sa vie en sera marquée.

En même temps, elle découvre les bienfaits de la relaxation, travaille avec Youry Bilstin et publie avec lui, en 1927, le premier ouvrage traitant, en Europe, de ce sujet.

Revenons un instant en arrière. Maurice, vers la fin de la guerre, a été mobilisé dans les Transmissions. Des nuits passées à l’écoute, naîtront, dix ans plus tard, les Ondes Musicales.

Dix ans de labeur acharné, dans le petit grenier-atelier de la rue Saint-Pierre. Il y fait glacial. Mais la sœur aide autant qu’elle le peut, le frère, qui invente, invente...

Le 3 Mai 1928, dans la Salle de l’Opéra, pleine à craquer, Maurice, qui n’a pas trente ans, donne son premier concert au public parisien. Ginette l’accompagne au piano.
Il est debout, la main dans l’espace, reliée à l’instrument par un fil invisible, et fait entendre un programme remarquable.

C’est un triomphe. A l’entracte, les représentants des plus importantes maisons de Paris, veulent déjà lui acheter ses brevets. Les capitales d’Europe l’invitent. Puis, c’est le Tour du Monde du frère et de la sœur.

A Paris, en 1937, à l’occasion de l’Exposition Internationale, les Ondes Martenot connaissent une nouvelle consécration.
Tous les soirs, sur les pentes du Trocadéro, le public peut assister à une "Fête des Belles Eaux". Les fontaines varient en intensité, tandis qu’une partition de lumière les fait changer de couleurs, et que se fait entendre une œuvre composée tout spécialement par Messiaen, pour six instruments d’Ondes. Un orchestre de seize Ondes, formé et dirigé par Ginette Martenot, donne en outre 72 concerts. L’ensemble de ces activités reçoit le Grand Prix de l’Exposition.
Par ailleurs, sur le plan pédagogique, Ginette anime un stand de dessin, où des enfants travaillent sous les yeux du public, tandis que des jeunes, dans une salle annexe, sont initiés aux joies de l’improvisation musicale. Cette double présentation lui vaut une Médaille d’Or.

Les années passent. Maurice, père de plusieurs enfants, ne voyagera plus qu’exceptionnellement. Il poursuit ses recherches musicales et pédagogiques. Avec son épouse, il enseigne à l’École.

Ginette Martenot commence alors une carrière de soliste internationale, qui va prendre une dimension qu’elle ne soupçonnait pas. Pendant quarante années, elle circule dans les cinq continents. Son but premier est de faire connaître l’instrument de son frère. A chaque concert, le public et les journalistes découvrent, avec l’invention incessante de nouveaux perfectionnements, un monde de sonorités jamais entendues. Ils entourent la soliste, quand l’orchestre a quitté la salle. Il faut répondre à leurs questions ; les interviews se succèdent.

Mais ce n’est pas tout. Un second but est inséparable du premier.
Après avoir réfléchi des semaines et mûri dans la solitude, l’orientation qu’elle voulait donner à sa vie, Ginette Martenot a pris une décision. Elle se consacrera désormais à la musique contemporaine. Elle donnera ainsi leur chance aux jeunes compositeurs, et amorcera l’éducation des auditeurs. Même son imprésario, d’abord hostile à cette idée, se laissera convaincre et appuiera ses efforts.
C’est ainsi qu’elle donnera une centaine de premières auditions et sera peu à peu en rapport avec les plus grands chefs d’orchestres des différents pays, avec les plus célèbres compositeurs de l’époque et ceux qui vont le devenir.

Les familiers en France, seront Honegger, Darius Milhaud, Landowski, Jolivet, Messiaen, également Chailley, Lesur, Dutilleux, Delannoy, plus tard Boulez et Nigg qui ont d’ailleurs été élèves à l’École Martenot.
Dans sa carrière de Musicienne, Ginette Martenot obtient, en 1957, le Premier Grand Prix du Disque, avec la Suite Delphique de Jolivet. Nous parlerons plus loin des ouvrages qu’elle a publiés.

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Mais Ginette Martenot a une deuxième carrière, qu’il faut maintenant retracer.
Pour elle, lors de sa formation artistique, le dessin et la peinture n’ont représenté tout d’abord qu’un passe-temps. Or, ils ont pris peu à peu, dans sa vie, une place aussi importante que celle de la musique. Il est intéressant de préciser les influences, qui ont marqué cette transformation.

Elle a d’abord eu le sentiment que les Arts plastiques lui apportaient un complément important, dans l’évolution de sa propre personnalité. C’est donc en partant d’une expérience intime que sa recherche va s’approfondir.
Dès 1924, elle assiste, à Villebon, au premier Congrès Mondial d’Éducation Nouvelle. Elle écoute les communications qui sont faites au sujet des méthodes alors en honneur et qui portent des noms déjà célèbres : Montessori, Froebel, Decroly. Mais elle constate que, bien souvent, des élèves ou des artistes, qu’elle a observés, n’arrivent pas à exprimer le meilleur de leur sensibilité, à cause des crispations qui entravent leur liberté gestuelle.

Quelques années plus tard, à Genève, au lendemain d’un concert, deux rencontres vont donner à Ginette Martenot la conviction qu’elle doit aller au bout de ses intuitions et donner une nouvelle dimension à sa vie artistique.
C’est d’abord Madame Louise Artus, professeur à l’Institut Jean-Jacques Rousseau, auteur d’un livre sur "le Dessin au service de l’Éducation", qui demande à faire sa connaissance.

C’est ensuite un entretien inoubliable avec Rabindranath Tagore, le grand poète hindou, qui a lui-même créé, dans son pays, une école où l’art tient une place prépondérante.
A la suite de cet entretien, Ginette Martenot prend finalement la décision d’adjoindre une section d’enseignement des Arts plastiques à l’École de Musique. Une première conséquence en découle. Pendant une année, elle suspend ses grands voyages et se consacre au lancement de cette nouvelle branche de l’enseignement de l’Art.
Elle crée des cours d’enfants. A la fin de chaque trimestre, elle part pour Genève, montre à Madame Artus les travaux des élèves et tire profit de ses observations.
En même temps, elle commence la formation de ses premiers professeurs, leur confie des élèves, les revoit entre ses voyages, les emmène pendant les vacances d’été en Italie, en Grèce, en Hollande, pour former à la fois leur sens pédagogique et leur sens artistique.

Dès que la première équipe est prête, elle reprend ses voyages à la fois de soliste et d’éducatrice : elle est demandée dans des Congrès et parle notamment à Tokyo de "l’importance de l’Improvisation, dès le début des études musicales".
Les conférences se succèdent. Bientôt ont lieu les premières expositions des jeunes peintres formés à son École, à Paris, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis...
Et les Ateliers d’Arts se multiplient. Ils ont aussi, dans la pensée profonde de Ginette Martenot, un double but.
Pour elle, l’Art doit permettre d’abord d’aider à l’épanouissement des enfants et de faire découvrir aux adultes — quel que soit leur âge — un monde de richesse intérieure ignoré d’eux-mêmes.
Quant au second objectif qu’elle poursuit, il concerne la formation des futurs professeurs : elle veut notamment offrir, à des jeunes femmes, la possibilité d’exercer un métier, conforme à leur vocation d’éducatrice et compatible avec leurs responsabilités familiales.

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Les deux carrières artistiques de Ginette Martenot se rejoignent, on le voit, dans une vision unique, qui est à la fois pédagogique et peut être surtout éthique. Pendant toutes ces dernières années, en même temps qu’elle poursuit son enseignement, Ginette Martenot se consacre à la publication des Méthodes. D’abord avec la collaboration de sa sœur Madeleine, paraissent les nombreux volumes de l’Étude Vivante du Piano, soigneusement gradués des degrés élémentaires au degré supérieur. Ils comprennent également l’Harmonisation au Piano et l’Improvisation.
Ensuite, fruits de toute une vie de concerts, sont publiés les trois volumes du Cours Supérieur d’Interprétation de Bach à Messiaen, et la Méthode de Travail, qui permet de concilier la technique et l’interprétation.
Une présentation de la Méthode de Dessin, Peinture, Modelage est aujourd’hui publié par Madame Falk-Vayrand en accord avec Ginette Martenot.

Dans le domaine de la musique comme dans celui des Arts plastiques, nombreux sont les adultes qui sentent que l’enseignement de l’Art, tel qu’il est proposé par la Méthode de Ginette Martenot, a donné à leur vie un sens nouveau.
Ils découvrent en eux des facultés latentes, dont les circonstances avaient parfois empêché l’éclosion.
Cette fraîcheur nouvelle va pouvoir s’exprimer avec des moyens simples. Elle s’épanouit, soit dans la culture personnelle, soit dans l’enseignement, soit dans la création artistique.
A une même source, chacun vient puiser, pour continuer librement, dans la joie, son ascension vers un plus-être.
D.L.

Ginette Martenot a toujours cru en l’avenir des Ondes Martenot.
Par son enthousiasme elle a complété admirablement la personnalité réservée de son frère.

En 1940 alors que la guerre a tout désorganisé, elle écrit à ses amis les compositeurs du groupe Jeune France pour établir des programmes. Puis après la débâcle elle crée, avec son premier mari le chef d’orchestre Hubert d’Auriol, l’Orchestre Symphonique Français (formé de chômeurs dont beaucoup d’israélites) et parcourt,avec un train spéciale, la zone libre avec le spectacle « Jeanne au Bûcher » de Claudel-Honegger. Ils en donnent 94 manifestations.
Au centre du groupe de l’OSF Ginette(X)

Elle est l’instigatrice de la plupart des créations pour Ondes Martenot jusqu’en 1960 :