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Libération : Jean-Luc Lagarce pris aux mots Théâtre. Aux Déchargeurs, une interprétation juste de l’effrayant « Juste la fin du monde ».

Jean-Luc Lagarce pris aux mots

Par Jean-Pierre THIBAUDAT

mardi 27 septembre 2005 (Liberation - 06:00)

Juste la fin du monde, de Jean-Luc Lagarce, m.s. Jean-Charles Mouveaux, théâtre des Déchargeurs,

3, rue des Déchargeurs, Paris Ier.

Jusqu’au 19 novembre. Mar-sam 20 h 15. Rens. : 01 42 36 00 02.

l y a quelque chose d’étrange et d’attendrissant à voir de jeunes acteurs dire leur amour pour Jean-Luc Lagarce sur la petite scène du théâtre des Déchargeurs fondé par Vicky Messica. Ce dernier était la vedette de l’émission de Jean-Pierre Rosnay, le Club des poètes (et de son rituel nul et entêtant : « Bonsoir, amis de la poésie, bonsoir. ») Avec son écharpe blanche enserrant sa glotte torturée, il se lançait dans du Cendrars, accompagné par un type qui lutinait des ondes Martenot. Jean-Luc Lagarce a sans doute vu un soir ou l’autre cette émission qui condensait tout ce qu’en art il détestait : l’emphase, le trémolo, le tripal. Vicky Messica est mort, drapé dans son linceul immaculé d’acteur maudit, Jean-Luc Lagarce a disparu sans avoir vu sa pièce Juste la fin du monde, montée sur une scène ou même éditée : elle faisait peur. Aujourd’hui, dans la salle Vicky-Messica, l’Equipe de nuit (c’est le nom de la jeune compagnie) la propose et elle fait rire. Ironies conjuguées de la postérité.

Le canevas est simple : Louis (Hugo Dillon), 34 ans, revient en province dans sa famille pour dire qu’il va mourir. Il y a là sa soeur Suzanne, son frère Antoine, Catherine l’épouse d’Antoine, et la mère. Il y a longtemps qu’il n’est pas venu (il n’était pas là au mariage de son frère, n’a pas vu pousser ses neveux), il est attendu. Tous parlent, tous vident leur sac de paroles longtemps retenues : la parole est le nid de leur malaise, de leur difficulté à dire, de leur gêne face au silence de Louis qui repartira sans avoir rien dit ­ il mourra l’année suivante.

Parade. Les professeurs qui enseignent Lagarce ­ il est désormais au programme des écoles ­ soulignent l’unité de temps, de lieu et d’action de la pièce, condensée comme une tragédie. Sur l’étroite scène des Déchargeurs, cette condensation confine à l’étouffement : les acteurs manquent d’air pour déployer leurs mots et leur corps. Le metteur en scène Jean-Charles Mouveaux (chef de l’Equipe de nuit), qui est tombé dans les oeuvres complètes de Lagarce voici cinq ans (il veut monter ses Trois Récits et Retour à la citadelle), a trouvé la parade. Inscrite au coeur de la pièce dans le grand monologue (chacun le sien) de la mère (Renée Gincel, parfaite), qui, dans un décalage propre aux personnages lagarciens (mi-acteur, mi-spectateur), raconte au futur ce à quoi on vient d’assister : « Ils voudront t’expliquer et il est probable qu’ils le feront/(...) ils auront peur du peu de temps et ils s’y prendront maladroitement et cela sera mal dit ou dit trop vite, d’une manière trop abrupte. »

C’est ainsi que le metteur en scène dirige ses acteurs, les excellentes Jeanne Arènes (Catherine) et Mélissa Drigeard (Suzanne), dans un phrasé à haut débit, provoquant, si l’on peut dire, un comique de précipitation, face visible d’un mal à dire dont une chanson d’Aznavour (Je t’attends), ajoutée mais tombant juste, montrera le pendant corporel.

Sourde révolte. Jean-Charles Mouveaux interprète aussi (impeccablement) le rôle d’Antoine, l’un des plus beaux personnages de l’auteur. C’est lui, écrasé par l’aîné et son aura, qui dressera à la fin devant son frère, un impitoyable miroir, sourde révolte en forme d’aveu qui s’achève dans une précaire et bouleversante complicité. On est passé du rire aux larmes. L’épilogue de la pièce n’a plus qu’à jouer les équilibristes.