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Musique classique : La Scène > [Scène] Lyrique > Messiaen 2008 > [Paris] L’extase hors du temps [02/11/2008]

Publié par Martenot

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Messiaen 2008

[Paris] L’extase hors du temps

Paris, salle Pleyel. 31-X-2008. Olivier Messiaen (1908-1992) : Saint François d’Assise, scènes franciscaines en trois actes et huit tableaux, sur un poème du compositeur. Version de concert. Heidi Grant Murphy, l’Ange ; Vincent Le Texier, Saint François ; Hubert Delamboye, le Lépreux ; Jean-Sébastien Bou, Frère Bernard ; Tom Randle, Frère Massée ; Nicolas Courjal, Frère Léon ; Olivier Dumait, Frère Elie ; Mark Pancek, Frère Sylvestre ; Robert Jersierski, Frère Rufin. Chœur de Radio-France (chefs de chœur : Matthias Brauer & Marco Valerio Marletta), Orchestre Philharmonique de Radio-France, direction : Myung-Whun Chung. Créations vidéo : Jean-Baptiste Barrière.

 Enfin le voila, ce sommet tant attendu de Messiaen. Hélas pas dans toute sa splendeur : l’unique production scénique a eu lieu en juin dernier à Amsterdam. En version de concert, seulement à Paris ce 31 octobre et à Montréal en décembre, avec Marc Barrard en Saint François, l’Orchestre Symphonique de Montréal et Kent Nagano. Dommage que l’Opéra National de Paris, unique scène de l’Hexagone apte à produire cette œuvre, n’ait pas saisi l’occasion de le faire.

 L’exemple de la Symphonie « des mille » à Bercy n’avait pas suffit : il a fallu que Radio-France fasse la même erreur, celle de la diffusion d’images vidéo. Non seulement la musique de Messiaen se suffit à elle-même sans besoin de support visuel, mais au lieu d’images stylisées de forêts méditerranéennes la projection du texte chanté aurait été bien plus utile. Si Messiaen s’était opposé à ce qu’on considère Saint François d’Assise comme un oratorio, les compositeurs ne sont peut-être pas toujours les meilleurs défenseurs de leurs œuvres. Donné en version de concert, ça marche terriblement bien. Bien sur l’orchestre situé sur le plateau a tendance à couvrir les chanteurs, mais c’est la règle du jeu.

 La seule ombre face à cette éclatante réussite était l’Ange de Heidi Grant Murphy, au vibrato gênant et à la diction relâchée. Le reste du plateau, exclusivement masculin, n’appelait que des éloges. Hubert Delamboye, malgré une voix qui porte le poids des ans, campe un Lépreux touchant de vérité et de sincérité. Son exclamation « la pénitence ! » ne pouvait que faire penser à « la vérité ? » susurrée par Mélisande mourante dans l’opéra de Debussy, dont on entend dans ce Saint François d’Assise plus d’une réminiscence. Excellents aussi sont les frères entourant François, avec une mention spéciale pour Jean-Sébastien Bou et Nicolas Courjal. Enfin Vincent Le Texier dans le rôle-titre n’a pas déçu. Diction exemplaire, grand sens du phrasé, encore un peu de pratique du rôle, surtout dans une production scénique, et la relève de José Van Dam, créateur de Saint François, sera assurée.

 Le Chœur de Radio-France s’était fait muet depuis le début de la saison - à l’exception d’un concert a capella en l’église Saint-Eustache en septembre. Devant l’immensité de la partie chorale de Saint François d’Assise, on comprend aisément que ce long silence était du à une préparation minutieuse, qui a porté ses fruits. Autant cet ensemble nous avait régulièrement déçu l’année précédente, autant ce soir, au grand complet - avec nombre de supplémentaires et deux chefs de chœur pour l’occasion - sa prestation fut excellente, tant dans les longues plages sonores jouées pianissimo quand il est traité telle une masse instrumentale de l’orchestre que dans les déchaînements virtuoses exigés dans les deux derniers tableaux (Les stigmates et La mort et la nouvelle vie).

 Le triomphe de cette soirée, accueilli par une salle en délire avec standing ovation, après un marathon commencé à 18h30 et terminé à 00h15, était du à celui qui a su fédérer toutes ces forces : Myung-Whun Chung. Saint François d’Assise est « son » œuvre, qu’il connaît dans les moindres recoins, qu’il domine avec aisance. L’Orchestre Philharmonique de Radio-France est somptueux de sonorités intenses, jusque dans les moments les plus recueillis, telle l’imitation de la viole jouée par l’Ange aux trois ondes Martenot sur fond de cordes (5ème tableau). Le prêche aux oiseaux (6ème tableau), vaste moment d’orchestre où les instruments, répartis en groupes, évoluent indépendamment les uns des autres, ne tombe pas dans le fouillis : nous sommes bien devant une véritable volière sonore en mouvement perpétuel. Le temps, immensément étiré dans cette œuvre, ne compte plus : Saint François d’Assise a beau durer quatre heures (sans les entractes), le spectateur en sort certes fourbu de courbatures mais avec la conscience d’avoir participé à la mise en place progressive d’une œuvre qui, dans les siècles à venir, sera toujours au répertoire, aux cotés de l’Orfeo, de Don Giovanni ou de Pelléas et Mélisande.