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parution du 30/06/2008

n° 286

Une musique comme un vitrail

© dr

2008-2009 : Messiaen, Saint François d’Assise

Le 31 octobre prochain, grand moment de l’année Messiaen : la représentation, avec projection de couleurs et d’images, de l’opéra Saint François d’Assise sous la direction de Myung-Whun Chung.

Commandé en 1971 par Rolf Liebermann pour l’Opéra de Paris, composé à partir de 1975, l’opéra Saint François d’Assise fut créé le 28 novembre 1983 au Palais Garnier sous la direction de Seiji Ozawa, dans une mise en scène de Sandro Sequi, avec José Van Dam dans le rôle-titre

« Personnellement, je ne me sentais pas doué pour l’opéra, et c’est ce que j’ai répondu à Rolf Liebermann, administrateur général de l’Opéra de Paris, lorsqu’il a voulu me passer une commande. Alors, il m’a fait inviter à l’Élysée et, solennellement, à la fin du dîner, en présence de Georges Pompidou, il m’a dit : "Messiaen, vous ferez un opéra pour l’Opéra de Paris !" Devant le président de la République, je n’ai pas pu refuser... »

Ces paroles humbles émanent d’un compositeur au sommet de sa gloire en 1971. Ce n’est pourtant qu’en 1975 que Messiaen s’attelle à l’opéra, le seul de sa production. Il rédige le livret, compose jusqu’en 1979, puis met au point l’orchestration jusqu’en 1983.

Oser le théâtre

« Je pensais qu’après Wozzeck d’Alban Berg il n’y avait plus de champ libre dans l’opéra. » Ces hésitations peuvent étonner de la part de celui qui, dès l’enfance, est attiré par le genre dramatique. Il s’amuse à déclamer le théâtre de Shakespeare, en digne rejeton d’une mère poète et d’un professeur d’anglais, traducteur de surcroit des œuvres de Shakespeare. À Noël, au lieu de demander des jouets, il demande régulièrement des partitions d’opéras. La découverte à onze ans de Pelléas et Mélisande de Debussy le décide à devenir compositeur. Plus tard, à sa classe du Conservatoire de Paris, il se plait à analyser des opéras de toutes époques.

La voix occupe une place particulière dans l’œuvre de Messiaen. Elle accompagne le compositeur une bonne partie de sa carrière, avec une longue éclipse de 1948 à 1965. Les oeuvres sont souvent d’imposants massifs dont la rareté ne saurait faire oublier le caractère novateur, à commencer par les textes littéraires écrits par Messiaen. Même si celui-ci se dit rythmicien, il affirme dès son premier traité que « la mélodie est le point de départ ».

Alors que beaucoup d’opéras depuis la fin du XIXe siècle tendent vers la continuité, Saint François d’Assise s’affirme dans la grande tradition de l’opéra en trois actes. Les huit tableaux sont autant d’épisodes nettement séparés. Mais ces scènes franciscaines sont reliées entre elles par un réseau de thèmes et de chants d’oiseaux.

Subvertir l’oratorio

En revanche, le sujet n’a rien de traditionnel et s’apparente plutôt à celui d’un oratorio. Pourtant, Messiaen insiste sur la nécessité de la mise en scène : « Mon œuvre est plus qu’un spectacle symphonique. Les décors, les personnages, les costumes : tout cela est indispensable. Indispensables aussi les jeux de scène, l’histoire et l’action de chaque tableau. »

Le traitement dramatique écarte lui aussi les poncifs du genre : « Ni adultère ni crime dans mon opéra. Les journaux nous repaissent chaque jour de crimes ; jamais on ne parle de bonnes actions ! » C’est donc une œuvre édifiante dans la lignée des exempla, voire des mystères médiévaux, et dans laquelle le merveilleux renoue avec les opéras baroques. Messiaen ne s’en cache pas, lui qui a choisi dans la vie de saint François « ce qui pouvait contenir du merveilleux, de la couleur, et des chants d’oiseaux ».

La durée de l’opéra, quatre heures de musique, est comparable à celle des grands drames wagnériens. Comme Wagner également, mais pour d’autres raisons, Messiaen écrit lui-même le livret : « J’ai écrit le texte en même temps que la musique. C’est très important pour moi, car j’évite ainsi d’écrire de mauvaises voyelles, par exemple, imprononçables sur certaines notes pour les chanteurs. Avant tout, j’aime et je respecte les données naturelles de la voix. » « Le poème n’a aucune prétention littéraire. Il est là seulement pour susciter la musique, et j’ai souvent changé des mots pour suivre mes lignes mélodiques et donner de bonnes voyelles à l’aigu des chanteurs. » Les sources littéraires, outre la Bible, sont essentiellement la vie de saint François à travers les Fioretti et les Considérations sur les stigmates, ainsi que les écrits du saint, dont le célèbre Cantique des créatures.

Entendre des couleurs

« Je veux pouvoir obtenir sur scène des couleurs qui correspondent aux couleurs de ma musique » : peintre des réalités invisibles, Messiaen se revendique comme coloriste. D’où un orchestre et un chœur pléthoriques : 119 instrumentistes et 150 choristes divisés en dix groupes, auxquels s’ajoutent les sept rôles chantés et les trois ondes Martenot.

À chaque personnage sont attribués plusieurs thèmes et un chant d’oiseau. François possède « une mélodie confiée aux violons, véritable leitmotiv ; un thème harmonique chaque fois qu’il chante avec solennité, évoquant par exemple les créatures de Temps ou d’Espace ; un thème de décision, très énergique, très reconnaissable dans l’épisode du baiser au lépreux ; un thème de joie ». François est accompagné par la fauvette à tête noire (la capinera) que Messiaen avait notée à Assise même. L’opéra regorge d’une multitude d’oiseaux notés par le compositeur au cours de sa vie. Il y a même les « oiseaux des îles lointaines » demandés par François au sixième tableau, que Messiaen nota spécialement en Nouvelle-Guinée !

Le personnage de François ne pouvait que plaire au croyant sincère et à l’ornithologue qu’était Messiaen : « Il est le saint qui ressemble le plus au Christ » et « il parlait aux oiseaux ».

Rôle écrasant, François est chanté par un baryton absent seulement au quatrième tableau. Le ressort dramatique de l’opéra est la progression de « la Grâce dans l’âme de saint François ». D’où un resserrement sur l’essentiel : aucune scène sur les frasques du jeune François, pas de personnages féminins (puisqu’il paraît que les anges n’ont pas de sexe) ; uniquement des moines, compagnons de saint François. Le seul laïc est le lépreux : c’est par lui que François vit une profonde conversion. Beaucoup de tableaux élèvent une louange au Créateur, élément si important de la spiritualité franciscaine.

Christine Jean

Messiaen : Saint François d’Assise. Vincent Le Texier, Heidi Grant Murphy, Nicolas Courjal, Thomas Randle, Jean-Sébastien Bou ; Choeur et Orchestre Philharmonique de Radio France, dir. Myung-Whun Chung. Projections vidéo de Jean-Baptiste Barrière. Vendredi 31 octobre 2008, 18h30, Salle Pleyel.

en savoir plus sur la saison 2008-2009 des concerts de Radio France voir le site Messiaen 2008 Howard Shore : The Fly

2008-2009 : Messiaen, Saint François d’Assise